>>  Le karst de l'Isbelle
Le double système karstique de la vallée de l’Isbelle

1. Introduction


L’Isbelle circule assez brièvement sur les calcaires de la Calestienne avant de se jeter dans l’Ourthe, en rive droite, environ 1.500 mètres en amont du village de Hotton.
Les observations hydrologiques ont permis de distinguer trois étapes principales de fonctionnement, au gré du débit et des obturations occasionelles et temporaires des pertes diffuses, et de compren-dre qu’il y avait là véritablement deux réseaux karstiques distincts et parallèles, ce dont il n’avait jamais été question jusqu’ici, tout le monde ayant toujours considéré qu’il n’y avait là qu’une seule percée hydrogéologique, avec des phénomènes hydrauliquement connectés.


2. Situation et géographie


Pour l’amoureux de la nature, la vallée de l’Isbelle constitue un site de choix, un havre de tran-quillité à l’abri de la foule pourtant si nombreuse à proximité. La plus jolie section de l’Isbelle est en aval du hameau de Mélines, seul endroit habité de la vallée, jusqu’à son débouché en rive droite de l’Ourthe, qui est boisée, inhabitée, et sans aucune route sur cette rive. C’est tout au long de ce par-cours que l’Isbelle circule en terrain calcaire, elle s’y encaisse rapidement à plus cinquante mètres sous le plateau. Tout comme la vallée, le plateau est de part et d’autre inhabité, sur une assez grande distance. Il est traversé au Nord par la route nationale Hotton-Erezée, au Sud par la petite route de campagne qui relie le hameau de Werpin à celui de Mélines. La vallée de l’Isbelle au milieu de ce secteur de nature “sauvage” d’une surface de plusieurs centaines d’hectares de bois et de prés, est en fait située sur un tronçon de la Calestienne, et est bien sûr l’objet de divers phénomènes typiques des calcaires.
Venant de Soy, les bancs calcaires de la calestienne passent au Sud-Sud/Est du centre de la localité de Hotton, pour franchir l’Ourthe entre le pont de Hotton en aval et la fin du village de Hamp-teau en amont, et se poursuivre ensuite vers Marche. Dans ces bancs, en rive gauche de l’Ourthe, s’ouvre la très vaste grotte de Hotton, la deuxième plus longue cavité de notre pays, ainsi que di-vers phénomènes en amont liés au système hydrogéologique de la grotte de Hotton. La vallée de l’Isbelle est située en rive droite de l’Ourthe, dans les mêmes bancs, jusqu’à hauteur de Mélines. Les bancs calcaires s’incurvent ensuite en direction de Ny et Soy.


3. La vallée de l’Isbelle


L’origine du ruisseau consiste en une zone pratiquement marécageuse de sous-bois au sol spongieux et imbibé d’eau. De ce cloaque boueux de l’extrême amont émanent divers ruisselets qui se regroupent rapidement en petits ruisseaux, pour ne former bientôt plus qu’un seul petit cours d’eau peu avant de traverser le hameau de Mélines niché au creux du vallon. En amont de Mélines, l’Isbelle n’a circulé que sur des terrains non calcaires, essentiellement gréseux. Immédiatement en aval du hameau, elle entre en contact avec les calcaires de la calestienne, en abordant les bancs par le Nord-Est. C’est dès ce moment que l’on rencontre les premiers phénomènes.
Les calcaires sont caractérisés à cet endroit par la présence de deux petites failles locales, per-pendiculaires à l’Ourthe, parallèles entre elles, à peu de distance l’une de l’autre, et pratiquement de même direction que les bancs et que la vallée de l’Isbelle. Ces failles ont bien entendu influencé la conduite des eaux de surface, amenant la création des deux systèmes hydrogéologiques distincts.
Lorsque l’Isbelle atteint la première faille, elle la suit quelques temps et s’y perd sur une certaine distance, en tout ou en partie suivant le débit, puis part perpendiculairement, recoupant les bancs jusqu’à rejoindre la seconde faille pour s’y perdre totalement, ou partiellement par fort débit. Dans ce dernier cas, le trop plein réamorce alors tout le cours aérien de l’Isbelle jusqu’au débouché dans la vallée de l’Ourthe. En aval, deux résurgences distinctes, et de fonctionnement dissocié, correspon-dent aux deux niveaux de pertes de l’Isbelle, et attestent de l’existence de deux systèmes hydro-géologiques distincts. L’activité de ces systèmes varie fortement en fonction du débit des eaux, on peut distinguer trois étapes:


4. Fonctionnement des systèmes


A. Étiage et régime habituel: en temps normal, tout le cours aérien de l’Isbelle se perd sur une cinquantaines de mètres, par des griffons et une série de pertes diffuses dans les cailloux, proba-blement au contact de la première faille. L’eau alimente la résurgence pérenne de Thot (appelée aus-si “des Trottes”) qui coule au pied du chalet-refuge du Spéléo Club de Belgique tout au bout de la vallée de l’Isbelle, et emprunte ensuite un cours de surface sur environ 250 mètres dans les allu-vions de la vallée de l’Ourthe, avant de se jeter dans celle-ci. Dans ce cas, tout le cours normal de l’Isbelle est bien entendu entièrement à sec en aval de ces pertes. C’est la disposition la plus cou-rante que l’on rencontre plusieurs mois par an. Ce réseau pertes-résurgence constitue le premier des deux systèmes hydrogéologiques de l’Isbelle et est le plus important.

B. Régime de petite crue ou d’orage: lorsque des précipitations faibles mais constantes, ou un gros orage se produit sur le bassin d’alimentation de l’Isbelle, on assiste à un processus de satura-tion des pertes, et l’eau commence à s’écouler plus en aval dans le lit de l’Isbelle, pour venir se per-dre dans une seconde série de pertes diffuses, probablement au contact de la seconde faille. L’eau de ces pertes alimente alors la bien connue résurgence de l’Isbelle (décrite plus loin), c’est le second système hydrogéologique. Dans ce cas les deux systèmes fonctionnent simultanément. Il faut tou-tefois un débit déjà important, ou un orage très violent, pour que la résurgence de l’Isbelle commence a fonctionner vraiment, en émettant de l’eau. Celle-ci emprunte alors la fin du cours aérien de l’Isbelle pour aller se jeter dans l’Ourthe.

C. Régime de crue ou de fonte de neiges: enfin, lors de fortes pluies constantes ou lorsqu’un re-doux fait fondre rapidement des masses de neige, les secondes pertes ne parviennent plus à ab-sorber l’entièreté du débit, et le cours aérien de l’Isbelle se réamorce alors complètement tout au long de la vallée. Cette dernière disposition est la plus rare et peut, dans le meilleur des cas, ne se ren-contrer que quelques semaines par an.

D. Perturbations du schéma: Il faut noter qu’au gré des crues, des branchages, des débris de plastiques, des cailloux et sédiments peuvent venir obstruer momentanément mais fortement les premières et/ou les secondes pertes, et faciliter ainsi pour un temps les fonctionnements de trop-pleins décrits ci-dessus, alors que les débits restent modestes. Cette situation explique qu’il n’est pas rare que la résurgence de l’Isbelle crache un fort débit d’eau, alors que la résurgence de Thot fonctionne normalement. A l’inverse un important dégagement momentané des premières pertes combiné à un débit important de l’Isbelle a évidemment pour résultat visible une résurgence de Thot qui crache à plein et une résurgence de l’Isbelle étrangement calme et non émissive...


5. Les travaux spéléologiques


Dès 1953-54 les membres du Spéléo Club de Belgique commencent à fréquenter et prospecter assidument la région de Hotton. Le secteur de l’Isbelle intriguant par le curieux fonctionnement de sa rivière est très vite l’objet de recherches. Depuis, et jusqu’à aujourd’hui 45 ans plus tard, des pros-pections et tentatives de désobstructions n’ont jamais cessé, sans réel succès, en dépit d’assez lourds travaux déjà réalisés.
En amont, divers chantiers ont été ouverts sur le secteur des pertes, l’un d’eux est encore en cours actuellement, mais jusqu’ici aucune cavité pénétrable n’a pu être explorée de façon significa-tive. Cet échec s’explique en partie par le fait que les pertes ne se font pas en un point précis, mais sur une certaine distance, de ce fait les eaux se perdent soit simultanément à plusieurs endroits, soit tantôt à un endroit, tantôt à un autre. Cette dispersion a aussi dispersé le travail de l’eau sur la roche en tête de réseau, et il n’existe pas à proprement parler d’orifice de cavité, de franc départ de galerie. En aval par contre, les résurgences sont bien nettes, on peut en dénombrer trois: la Grotte du Hé-blon, la résurgence de Thot et la résurgence de l’Isbelle.


6. La résurgence de l’Isbelle


Par grand étiage il est possible de pénétrer sur une quinzaine de mètres dans cette cavité, pour rencontrer vers moins quatre une profonde diaclase noyée. Il fallu attendre 1962 pour que Guy De Block, plongeur, membre fondateur de l’Equipe Spéléo de Bruxelles, y plonge sur une distance d’une centaine de mètres avec un point bas à -17 mètres, sans émerger vraiment, mais s’arrêtant sur une cloche d’air. Ce n’est que vingt ans plus tard que ces explorations seront poursuivies par les plongeurs néerlandophones Jan Maschelein et Stef Devos qui dépassent le précédent terminus atteint, pour découvrir un conduit rectiligne non siphonant à l’étiage, et s’arrêter 200 mètres plus loin dans une salle concrétionnée d’une dizaine de mètres de haut où démarre un troisième siphon dans lequel il ne parviendront pas, après plusieurs tentatives, à trouver une suite pénétrable. Au total la résurgence est donc actuellement connue sur une distance de 300 mètres, pratiquement rectilignes et parallèles au cours de surface de l’Isbelle.


7. La résurgence de Thot


Appelée à tort “fontaine de Thot”, fut elle aussi l’objet de diverses tentatives de pénétration. Di-vers travaux dont l’enlèvement d’un énorme bloc obstruant l’entrée, et le creusement d’un puits de plus de cinq mètres dans l’argile en amont de la sortie d’eau ne permirent malheureusement pas de rendre l’orifice humainement pénétrable.


8. La grotte du Héblon


Appelée également “Trou des Lutons”, ”Grotte de la Cave à Vin”, ou “Trou Edouard”, elle est connue de longue date. La salle d’entrée fut murée et aménagée en cellier à l’époque de la construc-tion du château du Héblon. De lourds travaux de désobstruction y furent entrepris en 1959 et 1960 par les membres du Spéléo Club de Belgique qui y découvrirent sur trois niveaux principaux un complexe de plus de 300 mètres de galeries en partie joliment concrétionnées. Un puissant courant d’air indice de vastes prolongements parcours certains secteurs de la grotte, et il est vrai qu’il y a là un beau potentiel géologique de découverte de vastes prolongements. Ceux-ci ne pourront toute-fois être explorés qu’au prix de longs et lourds travaux de désobstruction de l’argile qui comble cer-taines galeries.
La Grotte du Héblon constitue un exutoire fossile des eaux du premier système hydrogéologi-que de l’Isbelle et est donc à rattacher à ce système, en dépit de son éloignement relatif, et de sa position hors-axe de la vallée de l’Isbelle.


9. Perspectives


Il y a donc là deux systèmes karstiques complets à découvrir.
L’un assez modeste, que l’on peut appeler le système aval, et qui est manifestement essen-tiellement noyé. La meilleure voie de pénétration de ce réseau consisterait à trouver une suite à l’actuel siphon terminal de la résurgence de l’Isbelle, c’est hélas l’unique possibilité à ce jour.
Le second système est nettement plus intéressant, l’altitude d’entrée de la Grotte du Héblon, les 70 mètres d’épaisseur de calcaires qui se trouvent au-dessus, la dimension des conduits de cette cavité, et la présence de trois étages de galeries permettent d’espérer l’existence de vastes niveaux fossiles et l’accès au niveau actif. En dehors de la Grotte du Héblon, une dépression dans les bois plus haut sur le plateau, la Résurgence de Thot et un petit puits de sept mètres suivi d’un boyau étroit au niveau des pertes constituent d’autres points de pénétration possible du système... moyennant beaucoup de travaux, du flair, le sens de l’observation, et un peu de chance.

Richard GREBEUDE